
🦠La Moisissure🦠
Il resta allongé sur son matelas pourri, les lumières multicolores du petit astronaute en plastique révélant le visage de La Moisissure dans la pénombre. Son visage. Les contours tremblaient, comme si l’air lui-même vibrait sous une chaleur invisible.
— Tout est pourri en toi, répéta la forme d’une voix presque identique à la sienne. C’est pour ça que tu es faible, vide et seul.
Un frisson lui parcourut l’échine. Pas de colère. Pas de peur. Juste cette fatigue ancienne, lourde, qui lui écrasait les épaules depuis des années.
— J’imagine, souffla-t-il. J’en ai assez de me battre. J’ai tout essayé : l’aération, l’air chaud, la javel… même en tentant de te cramer, rien n’a changé. Alors, le squatteur… tu veux quoi ?
La bouche de La Moisissure s’étira dans un rictus dément.
— Le squatteur, c’est toi, murmura-t-elle. Tu épuises les ressources de ce monde sans jamais atteindre quoi que ce soit. Je ne suis pas venue d’ailleurs. Je n’ai jamais forcé la porte. Tu m’as laissé la place chaque fois que tu as échoué, petit chômeur. Cet appartement, c’est le mien.
Il déglutit, luttant contre la nausée. L’air avait un goût de métal.
— Alors quoi… tu veux que je parte ? Plus rien ne me retient ici. Franchement, je préférerais la rue.
La Moisissure émit un rire étouffé, un gargouillis de tuyauterie bouchée.
— Partir ? Pourquoi partirais-tu ? Tu es incapable de prendre la moindre décision. Et tu es exactement là où tu dois être. Tu crois dormir sur un matelas pourri… mais c’est moi qui te porte. Tu crois vivre dans un studio humide… mais c’est moi qui t’abrite.
Elle se pencha. Son visage se dédoubla, se superposa, comme si plusieurs versions d’elle-même tentaient de sortir du mur.
— Tu n’es pas l’hôte, affirma-t-elle. Tu es moins que la pièce. Et moi, j’ai poussé en toi quand tu m’as nourrie de tes beaux idéaux.
Il sentit son cœur ralentir, comme si quelque chose aspirait la chaleur de son corps.
— Tu mens, articula-t-il faiblement.
La Moisissure approcha jusqu’à effleurer son front. Une odeur pestilentielle lui envahit les narines.
— Alors pourquoi, quand tu respires, même dehors, c’est moi que tu sens ? Tu voulais être un héros. Mais ce qu’il te faut… c’est une mise à jour.
Il voulut répondre, mais un détail le figea : la tache n’était plus seulement sur le mur. Elle rampait sur le sol, sur le matelas, sur ses vêtements.
Et sur sa peau.
Des filaments noirs couraient le long de ses avant-bras, comme des racines cherchant la lumière. Sa chair se boursouflait, se fissurait, laissant apparaître une matière sombre et luisante.
— Tu vois, fit sa bouche — ou ce qui en tenait lieu — je ne squatte pas. Je révèle.
Un craquement sourd retentit dans sa cage thoracique. Plusieurs lances de goudron jaillirent de son torse, d’abord fines, puis épaisses, se tordant comme des appendices affamés. Il se redressa, la peau fumante, la chair devenue pétrole, réduit à une silhouette difforme et pourtant étrangement majestueuse.
Un Nouveau Dieu de l’indigne et de l’absurde.
Il se laissa envahir par un sourire qui n’était plus humain.
— Maintenant, dit-il d’une voix dédoublée, allons régler nos comptes avec DCD Habitat.



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