🎶Don’t worry🎶

Le train de la SNCB vibrait. Les lueurs du wagon clignotaient par intermittence, donnant à cette scène nocturne étrange des airs de nightclub fatigué.

Un contrôleur aux cheveux en désordre passa la porte en titubant. Sa casquette était de travers et son badge pendait misérablement, tel une chaîne de rappeur au rabais. Une canette vide, à peine cachée, déformait la poche gauche de son pantalon.

Il fredonnait : « Don’t worry… about a thing… »

Dans le compartiment, un homme en costard-cravate impeccablement ajusté leva les yeux de son téléphone. Son parfum onéreux flottait dans l’air, contrastant avec l’odeur de houblon qui suivait le contrôleur comme une traînée.

– Toujours le même imbécile heureux, dit sèchement le passager tiré à quatre épingles.

Le contrôleur s’arrêta net. Ses yeux s’écarquillèrent.

– C’est bien toi, Lait-Fraise ? Bordel… Mais ouais, et sapé comme un prince, en plus ! Waouh… T’es devenu un costaud, depuis Namur. Mais t’as toujours… des binocles. Pas les mêmes mais elles te vont bien. Tu deviens quoi ?

– Directeur financier, répondit l’homme en costard. Bruxelles, Luxembourg, parfois Londres. Les trains, je les prends pour affaires, pas pour brailler du reggae en clopinant. Tu attends quoi, au juste ? Une petite pièce ?

Le contrôleur éclata d’un rire sonore, qui fit sursauter une étudiante en hoodie. Lait-Fraise, lui, semblait de plus en plus agacé.

– Directeur financier ! Hé bin, Lait-Fraise, t’as grimpé plus vite que le Thalys. Moi, j’suis resté coincé dans les omnibus.

– Ne m’appelle plus jamais comme ça. Tu crois que parce que les années ont passé, je vais te pardonner tout ce que tu m’as fait subir, Niko ?

Le contrôleur baissa brièvement les yeux. La voix automatique annonçait la gare d’Ottignies.

– Je sais que j’ai été un crétin fini, Benoît. Et j’te jure que si je pouvais remonter le temps, j’dirais à la bande des Piranhas de te laisser tranquille. D’ailleurs, on se parle plus vraiment, depuis qu’on a quitté le bahut…

– Tu crois vraiment que je vais te plaindre ? Toujours là pour être le centre de l’attention…

– Je comprends ta colère. Mais crois-moi, de nous deux, maintenant, c’est toi la vraie star, mec. Mate un peu, je suis une épave. Toi, t’as réussi ta vie.

Benoît ricana, sec.

– Tu crois ça ? Tu sais ce que c’est, toi, de rentrer chaque soir dans un duplex vide à Uccle et de voir tes photos de mariage disparaître une à une des murs ? Bien sûr que non. Toi, tu avais au moins trois prétendantes par an, à l’époque de l’Athénée.

– Merde, Benoît… j’savais pas. Tu crois qu’il y a moyen que tu…

– Elle est partie, pour de bon. Elle repasse juste prendre des affaires quand je suis absent. Elle me reprochait de consacrer presque tout mon temps au boulot. Alors ouais, j’ai des primes, des hôtels quatre étoiles, mais plus personne à qui raconter mes journées. Et toi, tu vaux quoi, sans ta foutue bande des Piranhas ?

Niko inspira profondément, puis s’assit lourdement sur le siège en face de lui.

– J’peux pas effacer ce que je t’ai fait. Mais ce soir, j’voudrais pas qu’on reste coincés dans ce passé pourri comme dans un train fantôme.

Un silence pesant s’installa. Puis Niko, comme pour conjurer le malaise, cria :

« CAUSE EVERY LITTLE THING… GONNA BE ALL RIGHT… »

Quelques voyageurs s’esclaffèrent en tapant du pied.

– Tu crois qu’une chanson va changer quoi que ce soit ? grogna Benoît.

– Peut-être qu’elle peut au moins changer cette minute. Et une minute, c’est déjà ça.

Benoît le fixa longuement. Puis, il défit sa cravate d’un geste brusque.

– T’es vraiment irrécupérable. Même bourré, tu trouves le moyen de faire ton numéro.

– C’est ça ou pleurer, vieux. Et j’préfère chanter.

Il leva les bras comme un chef d’orchestre, et relança plus fort :

– ONE LOVE, ONE HEART…

Benoît hésita. Puis, d’une voix tremblante mais juste, il entonna la suite :

– Let’s get together and feel all right…

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