🥂La Dégustation🥂

Rictus poussa la porte comme on repousse une insulte. Dans le milieu, nul n’ignorait ce paradoxe : malgré son aigreur, ses zygomatiques – tordus par un trouble nerveux – lui imposaient un masque joyeux et figé. Son surnom, cruel d’ironie, s’était incrusté comme une seconde peau.

Mais cette fois, c’était littéral. Le créateur de béatitude liquide portait un masque de démon à cornes, rouge sombre, luisant sous les projecteurs. On ne voyait que le bas de son visage et ses dents, découvertes dans un sourire glaçant.

– Ah, fit un juge précieux, voici notre dernier concurrent et sa « Messagère » à l’équilibre presque… platonicien.

– Malheureusement, je crains que « La Messagère » et sa rondeur manquent à cette soirée. On m’a appris en formation les belles paroles de Benjamin Franklin : la bière est la preuve que Dieu nous aime… mais ce soir, c’est le diable qui vous sert à boire.

Un rire parcourut l’audience, aussitôt étouffé par le claquement sec des bottes de Rictus sur le parquet.

– Aujourd’hui, ma brasserie est plus que bénéficiaire : c’est une institution. Je vous connais toutes et tous, vous qui m’avez permis d’y parvenir… et je vous suis infiniment reconnaissant. C’est pourquoi vous ne goûterez pas seulement mes bières, mais aussi mon jugement. Considérez cela comme un cadeau.

Deux complices surgirent des coulisses, leurs visages cachés sous des toiles de jute. Ils actionnèrent un mécanisme qui immobilisa les jambes et les avant-bras des cinq experts, laissant leurs mains libres.

– Ne craignez rien. Vous êtes simplement fixés à vos places, comme de fiers opérateurs avant un rude travail. Nous commençons.

Les compagnons de Rictus apportèrent la première bouteille. L’étiquette portait un seul mot : Souffrance.

– Première épreuve. Ceci est le goût de mes débuts : transports en commun, sacs de malt trop lourds, remarques acides, corps qui lâche. Goûtez, je suis certain que vous trouverez cela assez instructif. Je vous conseille de consommer vite et de me livrer vos impressions. Autrement, mes associés seraient contraints de mettre un terme à cette… dégustation, d’une manière déplaisante.

Les verres furent remplis d’une blonde trouble, presque laiteuse, dont la mousse s’effondrait aussitôt. Après un silence, les jurés portèrent la solution à leurs lèvres. Certains grimacèrent, d’autres toussèrent. Les ventres se nouaient.

– Mais c’est affreux ! Qui supporterait ce goût d’œuf pourri ?

– Voilà, répondit le démon. Vous commencez à comprendre. C’est bien plus qu’une dégustation : c’est une immersion.

Rictus claqua des doigts. Une seconde bouteille fut déposée, noire comme une nuit sans lune. L’étiquette, griffonnée à la main, affichait : Insolence.

– Deuxième épreuve. Une Imperial Stout brassée après mon renvoi. Trop de houblon, trop de torréfaction, trop de tout. Surchargée, comme mon cerveau de l’époque. Allez… cul sec ! JE VEUX VOIR VOS VERRES VIDES !

– Je… j’ai besoin d’aller aux toilettes, lâcha un critique.

– PATIENCE, HAHAHAHA ! PATIENCE, C’EST CE QU’IL FAUT POUR ÊTRE ÉPANOUI !

Un acolyte donna un coup mesuré à l’arrière de la tête du récalcitrant. Les prisonniers supportèrent le breuvage jusqu’à la dernière goutte, et l’un d’eux vomit.

L’ultime bouteille se présenta sous un nom énigmatique : Masque.

– Et cette troisième épreuve conclut notre voyage cérébral. Une ambrée à l’image de mon commerce : belle couleur, douceur en bouche, flatteuse au premier contact… mais derrière, une morsure qui ne vous lâche pas.

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