
👮♀️Salad & Cops👮♀️
Maurice, sans-abri barbu aux airs de Père Noël dépressif, avait trouvé refuge dans le Salad & Co du centre commercial. Ici, les employés étaient trop occupés pour chasser un vagabond rapidement. Tant qu’il restait furtif, il pouvait profiter de la chaleur et des restes oubliés sur les plateaux.
À quelques tables de lui, deux policières en uniforme s’étaient installées. Apparemment, elles avaient choisi ce restaurant pour surveiller leur ligne. C’était du moins ce que comprenait Maurice entre les rires exagérés des deux femmes.
– Tu te rends compte, pouffa la première en piquant une tomate cerise, les gauchiasses nous accusent encore, pour l’incendie !
– Bah, répondit l’autre, ils peuvent toujours jacqueter. Les journaux disent que c’est les manifestants, et tant mieux, ça arrange nos affaires. On a rien eu à dire qu’ils défendent déjà nos intérêts. Ça, c’est la presse que j’aime.
– En tout cas, ici, on va pas trop brûler… de calories, hahaha !
Alors qu’elles s’esclaffaient, Maurice, encore invisible, les fixait. L’Incendie, le Grand Incendie. Il avait vu partir ses affaires et son Destin en fumée, ce jour-là. Et maintenant, il entendait deux poulettes se féliciter de leur silhouette préservée, comme si tout n’était qu’un jeu.
– Buffet à volonté, annonça un travailleur derrière les bacs, servez-vous autant que vous voulez !
Mais après tout, peut-être qu’aujourd’hui, le clochard pouvait jouer. Maurice, animé d’une idée persistante, se leva. Il prit une assiette, la remplit à ras bord d’un mélange de pâtes, de raisins secs et de choux, et s’assit face aux policières.
– Excusez-moi, fit la première en remontant dédaigneusement les narines. Vous êtes client, vous ?
– Comme vous, répondit calmement l’indésirable. Ici, c’est à volonté, non ?
Un silence pesant s’installa. Les policières échangèrent un regard agacé avant de reprendre leurs fourchettes. Maurice, avec une rapidité surhumaine, finit son plat et se resservit. Une fois. Deux fois. Trois fois, alors que les policières achevaient à peine leur quinoa.
– Tu crois que le puant fait ça pour nous défier ? murmura une fonctionnaire.
– Qu’il essaie, ricana l’autre. On a l’habitude des affrontements.
Les bonnes copines imitèrent le va-nu-pieds. Mais plus elles tentaient de garder contenance, plus Maurice s’imposait. Sa barbe trempée de sauce, ses gestes lents, son obstination à remplir inlassablement ses assiettes firent monter la tension des gardiennes de la paix en flèche.
Maurice savait ce qu’il faisait. À défaut d’être Nicolas Flamel, l’errant se targuait d’une autre alchimie : celle des boyaux. Il n’avait ni creuset, ni laboratoire. Seulement son ventre creux et un désir de vengeance.
Il mâchait posément, savourant chaque bouchée comme une arme en préparation. Les fliquettes continuaient à blaguer, persuadées que leur quinoa les protégerait de tout.
Puis, au moment où l’une d’elles atteignit la couche de roquette dans son plat, Maurice relâcha un premier tir. Discret, mais audible.
– Tu sens ça ? s’indigna une bleue à voix basse.
– C’est lui, répondit son amie à un volume identique. On devrait le sortir…
– Pas devant tout le monde. On aurait l’air ridicules.
À cet instant, le sans-abri utilisa toute sa puissance de feu pour déclencher un grondement qui fit sursauter la table voisine. Les familles se retournèrent, dégoûtées.
– On ne peut pas rester là… souffla la cadette, les yeux larmoyants.
– Si on bouge, on perd la face… tenta l’aînée, avant de se raviser en voyant les clients se boucher le nez.
Finalement, les policières se levèrent brusquement, abandonnant leurs assiettes presque finies. Alors que leurs bottes claquaient vers la sortie, Maurice dit d’une voix assez forte pour que tout le monde entende :
– Dommage… J’avais encore de la place pour deux dindes.



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