Maljour et/ou malsoir à tous.tes. Ce billet, c’est du lourd. Alors, accrochez vos ceintures, ça va secouer.
En résumé
Je balance ici, gratuitement, une nouvelle qui compte énormément pour moi. Elle s’appelle Je me sens moche tous les jours. L’histoire suit Amélie Mosen : gestionnaire dans une boîte de cosmétiques le jour, musicienne et vocaliste de black metal la nuit, sous le blase de La Tombe. C’est barré, mais réaliste. Plus léger que Daimôn ou La Religion du Daimôn, ça part dans une direction assez différente. Si je la mets en libre accès, c’est parce que j’ai décidé de ne plus rien attendre. Ni des jurys, ni des institutions, ni de personne.
Pourquoi je partage
À la base, ce texte était destiné au Concours de la Nouvelle Littéraire de Wattrelos 2025. J’y ai mis mes tripes. Premier récit avec une héroïne, cadre atypique : Bruxelles, scène metal indépendante, aujourd’hui. J’ai envoyé mon enveloppe et puis… silence radio. Pas retenu, pas mentionné, pas même un mail de refus. Rien. Pas une piste d’amélioration, pas même un mot. Le néant.
Alors, comme un idiot, le 18 octobre, je me tape une heure de bus pour assister à l’annonce des résultats. À l’accueil, on me sort un vague « ça a été compliqué, beaucoup de participants ». Traduction : « c’est mort, rentre chez toi ». Mais je reste, encore accroché à l’espoir d’un retour. Avec ma tenue noire et mes rangers, je fais déjà figure d’intrus. Puis débarquent le maire et sa clique. L’ambiance devient carrément indigeste.
Leur verdict
Les gagnants ? Ils ont proposé des récits sur des « Isidore », des « amours perdus », des « quotidiens de facteurs » d’antan. Rien contre eux, mais franchement… ça sent la naphtaline et le pâté. Ce verdict, il dit tout : une France ridée qui prend ses toussotements pour des mélodies, qui se complait dans l’immobilisme culturel. Une France où il faut plaire aux vieux bourgeois blancs, et uniquement à eux. Mon héroïne cumule trois handicaps pour ce jury : elle est une femme, elle aime une culture marginale, et elle résiste à sa supérieure hiérarchique dans son entreprise. Autant dire qu’elle coche toutes les cases de l’exclusion.
Nos administrateurs nous répètent inlassablement que « les jeunes ne lisent plus », mais on continue à promouvoir des styles morts, des thèmes poussiéreux. Hypocrisie totale. Je gerbe sur ces pseudo-experts qui puent le formol.
Conclusion
Alors voilà. Je publie Je me sens moche tous les jours ici, pour qu’il reste une trace. Pas pour chercher des compliments, pas pour me rassurer. Juste pour moi. Si ça vous plaît, passez par le formulaire de contact ou sur mes réseaux. Si vous n’avez rien d’intéressant à partager, fermez-la. Je m’en cogne.
Mesdames, messieurs, et toutes les personnes entre et en-dehors des deux… Accompagnée d’une illustration enragée, voici ma nouvelle. Une histoire d’apparences et de résistance à l’autorité.
Bonne lecture.

🎸Je me sens moche tous les jours🎸
Par-delà les pavés suintant de pisse, couverts de déchets et de sang, se trouvait une micro-brasserie poétiquement baptisée « Le Germe » par son patron. Les clients s’y amusaient, entre autres, à raconter que le propriétaire du terrain, amateur de bières et ancien époux divorcé d’une ingénieure pétrolière trop avide, comme pour défier le Destin, avait décidé d’acheter la bâtisse en voyant une minuscule pousse verte y émerger d’un mur de briques.
Le Germe affichait pour spécificité d’accueillir uniquement des groupes de black metal sur sa scène : le patron avait beau aimer les plantes, il ne présentait aucune intention d’y laisser jouer des artistes aussi consensuels que ses végétaux préférés.
Dans une salle attenante au sinistre établissement, l’art brutal des concerts jugés trop violents par la bonne société plaquait littéralement son public contre les murs, grâce au pouvoir destructeur de ses textes, de ses guitares, de ses percussions et de ses basses. Le local dégageait quelque chose d’aussi intimiste que malsain.
Des chaînes à l’aspect rouillé pendaient aux murs décorés d’affiches passées, fenêtres opaques de papier montrant des typographies crochues et des visages blafards. Des tonneaux de bois servaient tantôt de tables, tantôt de chaises pour les pauvres âmes éreintées, à l’heure de la fermeture. Des effluves de sueur et de houblon renforçaient cet écho suggéré des veillées nocturnes du passé, celles qui se déroulaient sous la coupe du Seigneur dans les ateliers de fermentation des saints monastères.
L’audience venait avant tout pour les vertus médicinales – insoupçonnables pour la plupart des mortels – de ces symphonies extrêmes aux arpèges assassins : l’atmosphère des rythmes funèbres, comme un parfum de kérosène, hanterait leur sommeil. Les cris des vocalistes déplaceraient leur os. Mais, rien à faire. Ils ne partageaient pas les goûts de la majorité, et ils en redemanderaient… Toujours.
Une clientèle régulière pour les musiciens métalleux et surtout pour Claude, le propriétaire mystérieux aux cheveux longs, connu pour ses goûts culturels excentriques et ses tendances à se montrer laconique et taciturne.
Ce soir, un cru entièrement féminin se montre particulièrement apte à casser la baraque. Des statues squelettiques bordent la scène où se produit le groupe Noire Ecchymose. Leur chanteuse et guitariste principale, une possédée à la peau spectrale contrastant avec une peinture charbon monstrueusement appliquée, formant des pics autour de ses yeux et de sa bouche, était arrivée dans un nuage de fumée, fulminant jusqu’à l’heure de l’hymne fédérateur de son groupe. Presque chaque membre de la horde entonne avec elle, après l’introduction de la bassiste :
« Vas-y ! Attache-moi ! Régale-toi de mes veines ! Tu succomberas, je suis maudite ! Et prête à briser toutes les chaînes ! »
Cette créature des ténèbres, c’est moi, et la bassiste, c’est Ghulah, une amie d’origine allemande, grande et musclée, qui partage ma passion du black metal dépressif suicidaire.
Ici, je suis La Tombe. Et mes zombies ne savent pas que sous le maquillage, je suis encore plus laide que ce qu’ils imaginent. Personne, moi y compris, ne veut savoir qui est Amélie Mosen, gestionnaire administrative dans une entreprise de cosmétiques.
Ils sont là pour savoir si j’en ai encore, sous mes grandes bottes partiellement lacérées, garnies de pointes d’acier. Oh, ils croient que c’est fini ? Je vais leur montrer que je ne fais que commencer. Alors qu’ils bondissent, je gagne en puissance :
« Travail infernal… Sans cesse ! L’effort qui ruine… et qui blesse ! Dans les bureaux de l’ombre, où hurle et règne Mammon, ma confiance en moi s’effondre… et je suis loin d’être bonne ! »
Ça y est, on est à fond. L’espace nous appartient complètement. Les fans, une majorité de mecs, sont si survoltés que Ghulah pourrait racheter Le Germe à Claude sans qu’il n’y trouve rien à redire. Le refrain arrive, et vu leurs mouvements calés sur les miens, c’est comme si j’étais la Joueuse de flûte de Hamelin.
Leur passion, elle est authentique. Leur engagement, il est plus fort que jamais. Mes griffes, je suis prête à les laisser sortir.
« JE ME SENS MOCHE TOUS LES JOURS ! SI JE DORS, CE S’RA SANS RETOUR ! JE ME SENS MOCHE TOUS LES JOURS ! BÊTE DE SOMME, EN FIN DE PARCOURS ! JE ME SENS MOCHE TOUS LES JOURS… OAAAAAAAAAH ! »
Mes talons décollent du plancher, tout comme le groupe commence à le faire sur Internet. C’est pour ça que je me lève, c’est pour ça que je vis.
C’est dans l’espoir de crever pendant une performance légendaire que je poursuis ce travail absurde chez Dumont.
Mais je reste lucide. Même si nos fans sont de plus en plus nombreux, il y a de grandes chances pour que le sol poisseux du Germe soit le seul à pouvoir accueillir mon hideuse dépouille. Notre existence restera confidentielle. Et je ne quitterai jamais ce pays délabré et gris.
Alors que les dernières notes de notre chanson signature s’éteignent dans un fracas distordu, je sens un parfum différent, dans l’air. Quelque chose qui ne va pas avec l’ambiance. Quelque chose de presque indécent, du genre hors de prix. Une odeur de poire et de prune identifiable entre mille.
Mes yeux balayent la foule plus compacte que jamais et, au fond de la salle, presque cachée par les corps humides et en transe, elle est là. Cette pute de Carla.
Ma supérieure.
Celle qui parle, qui sourit, qui voit les gros clients. Son visage, habituellement si assuré et impeccable, semble marqué par un maléfice. Ses lèvres vermeil tremblent légèrement, me persuadant pendant un moment que la pseudo-madone de la boîte craint pour son cul. Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? Ses yeux, d’un bleu glacial, sont fixés sur moi avec une intensité qui me transperce. Elle n’en a pas assez fait ? Avant que d’autres questions ne m’arrivent en pleine tronche, un frisson me parcourt. Mais que fait-elle au Germe ? Pourquoi a-t-elle suivi mes pas jusqu’à ce sanctuaire de chaos et de rébellion ? Était-ce par curiosité ? Par mépris ? Ou par une fascination morbide pour le laideron que je suis ? Par une recherche active de ma souffrance qu’elle n’ose avouer ? C’est ça, salope. Viens. Viens voir ma chair, viens voir mes fluides.
Tu ne vas pas perturber mon équilibre intérieur plus longtemps.
Et, de toute manière, tu ne peux pas me faire virer juste parce que je joue dans un commerce que d’aucuns estiment malfamé. Bien au contraire. Si tu amènes ton malheur, ton tailleur et ton joli minois dans ce genre d’endroit, c’est à toi qu’on va poser des questions.
Ici, c’est mon territoire. Pas le tien. Alors, tu dégages.
Elle ne veut pas baisser la tête. Moi non plus. Pas ici, pas maintenant.
À mesure que nous nous fixons, le temps semble suspendu. La foule continue de hurler, mais pour moi, en cet instant, il n’y a plus que les battements de cœur de Carla.
Alors, je me sens plus puissante que jamais. Une sorcière consumée par le Mal, un concentré de magie noire à l’état brut. Une colère filtrée, mélangée à une satisfaction perverse. Carla… Cette femme qui incarne tout ce que je déteste dans mon quotidien est là. Vulnérable. Exposée. Sans aucun homme de son côté. Et moi, je suis La Tombe. Adoratrice du Diable. Maîtresse de cette nuit. Ça va être splendide.
Je prends le micro, ma voix rauque résonnant dans la salle.
– Et maintenant… J’aimerais offrir la prochaine chanson à une personne un peu spéciale. Quelqu’un qui, sans le savoir, a partiellement inspiré ces paroles. Le reste… C’EST L’ŒUVRE DU DÉMON !
Mes pupilles dilatées ne quittent pas les siennes. Le public, impatient, scande frénétiquement mon nom. LA TOMBE ! LA TOMBE ! LA TOMBE ! C’en est presque ironique, car dès cet instant, le corps de Carla devient quasiment aussi blanc que le mien. Je grogne comme un méchant animal et…
– MADONE… EN PLASTIQUE !
Rugissements de plaisir de mes zombies. Cette chanson, on l’a mise en ligne sur notre chaîne YouTube, il y a à peine une semaine. Je sais qu’il faut dire non au capitalisme, mais une musique sans public, ça n’existe pas.
C’est la toute première fois qu’elle est jouée sur scène. Et, comble de la Providence, c’est ce moment qu’a choisi Carla, ignorante de mon art macabre, pour me filer, avec ses habits du dimanche et ses beaux escarpins. Tu te croyais discrète ? Ici, tu es une jument au milieu des zèbres…
Et ce concert, je vais faire en sorte que tu ne l’oublies jamais.
Les premiers accords s’élèvent. Le titre est une allusion directe à Carla, prétendue sainte et atout de l’entreprise de cosmétiques Dumont. Le texte, que j’avais écrit en pensant à elle, prend une nouvelle dimension, sous les projecteurs.
« SOUS L’ÉCLAT DES MIROIRS, TA VÉRITÉ SE BRISE ! DANS UNE QUÊTE DE POUVOIR… TON TRÔNE QUI S’ENLISE ! MADONE EN PLASTIQUE… TRAGICOMIQUE ! »
La foule est en délire. Mon riff de guitare, lourd et tranchant, est soutenu par la basse de Ghulah. Ma voix enragée et viscérale inonde comme le Déluge. Depuis que nous avons créé le groupe, j’arrive à transformer toute ma peine et à en faire un remède pour celles et ceux qui veulent bien m’écouter. Ghulah et moi avons attiré l’attention des nostalgiques du black metal des années quatre-vingt-dix, le tout en proposant des textes en français. D’une certaine manière, je sens que nos thématiques parlent aussi aux gens qu’on qualifie trop souvent d’inadaptés.
Pour Carla, immobile, ce soir, Noire Ecchymose est une lumière qui frappe sans pitié. Pour moi, un vrai miracle de l’Ange déchu. Et pour l’ego de mon invitée indésirable, le refrain est létal.
« MADONE EN PLASTIQUE ! DANS UNE QUÊTE… TRAGICOMIQUE ! MADONE EN PLASTIQUE ! PRÊTE À TOUT… POUR DU FRIC ! »
C’est l’ovation.
Claude lui-même, derrière le bar au fond de la pièce, commence à donner des coups de tête dans le vide, en cadence avec notre son.
Incapable de se déplacer, ma collègue n’arrive même plus à fermer la bouche. L’effroi la gagne. Je le sens dans ses globes oculaires, avec son air faux de poupée tout juste sortie du moule. Je continue, implacable :
« Dans ton royaume de poudre et de vernis ! Les âmes se vendent ! Les rêves s’oublient ! Reine des apparences, déesse de pacotille ! Ta gloire auprès des hommes… n’est qu’une urne fragile ! Ton trône n’est… qu’un tas de cendres ! Je sais… C’est dur à entendre ! Les leçons de Belphégor arrivent à tes oreilles ! Tu danses avec les démons, sous leur sombre soleil ! »
Même à cette distance, j’arrive à sentir son parfum qui s’évanouit, au profit de celui de l’angoisse. Le moment est parfait.
Je dégaine un couteau accroché à ma ceinture et, m’approchant du calice noir que nous avions prévu pour ce titre, je tranche l’intérieur de ma main gauche, juste assez pour faire couler du sang à l’intérieur du réceptacle.
Le geste provoque un engouement démentiel chez les spectateurs, et un début de malaise cardiaque chez Carla.
Puis, je la montre du doigt, le bras tendu au maximum, l’index prêt à lui perforer le cœur.
« Ô CARLA, REINE DES APPARENCES ! TON TRÔNE EST FAIT DE MENSONGES… ET DE SILENCES ! »
Bien sûr, le prénom de ma supérieure n’a jamais été dans la piste écoutable sur YouTube. La phrase originale est : « Ô MADONE, REINE DES APPARENCES ! »
Mais c’est, en quelque sorte, un lapsus parfaitement volontaire. Et je vois que cette improvisation l’a dévastée, elle, la tourmenteuse qui croyait me connaître, qui me croyait servile et résignée du matin au soir.
Elle va s’amuser.
Les fans se retournent et, persuadés que c’était prévu, admirent l’expression de terreur d’une femme d’apparence aisée, livide, dont la fragrance principale est dorénavant celle de la transpiration paniquée. À son grand étonnement, mes zombies se mettent à applaudir Carla. Certains rient, et cela n’apaise pas du tout la mondaine effarouchée. En fait, c’est exactement l’inverse qui se produit.
Elle tombe à la renverse, et les métalleux lui tendent des mains moqueuses. Elle les repousse, et tente de s’enfuir.
Ce qu’elle ignore, c’est qu’au moment où ses fesses ont touché le béton patiné par le temps et les célébrations dionysiaques, Ghulah, qui a compris mon petit jeu, est descendue dans la fosse avec les deux autres membres du groupe, des filles qu’on a littéralement dû recruter la veille sur la base de leurs influences musicales, parce que notre batteuse et notre seconde guitariste nous ont lâchées.
J’ai beau être une créature pathétique et repoussante, je suis vraiment heureuse d’avoir une complice comme Ghulah.
Cette dernière s’approche de Carla, presque avec douceur, mais fermement. Mon amie presse le poignet de notre victime et la traîne sur scène.
La salle est en ébullition.
Carla est figée sous les projecteurs, son masque de froideur fissuré. Je m’approche d’elle, le calice noir – contenant mon sang et une bonne dose de sirop chocolaté – à la main.
– Bois, dis-je d’un ton menaçant. C’est le délicieux nectar de ta propre hypocrisie.
Elle regarde la coupe, puis moi. Elle ne m’avait jamais fixée aussi longtemps. Les fans, entraînés par ma folie, participent joyeusement. BOIS ! BOIS ! BOIS !
Finalement, elle recule, puis saute de la scène, se tord une cheville et s’enfuit, bousculant les spectateurs sur son passage, un escarpin en moins.
Je reste là, le calice tendu, un sourire énigmatique sur mes lèvres d’une couleur ébène artificielle.
La salle explose en acclamations. Pour celles et ceux qui l’ont vécu, je me plais à penser que ce moment, ce rituel inespéré, restera à jamais gravé dans les mémoires.
Noire Ecchymose poursuit sa performance comme si de rien n’était, jusqu’à la plaisante conclusion.
« Prends garde, ô madone… à ton reflet maudit ! Méphistophélès accourt… Et il rit ! Sous ton masque figé et ta crème de jouvence… Un peu de fatuité et beaucoup d’insolence ! Dans l’ombre, j’ai percé ton secret… La Sorcière t’a jeté son décret… Quiconque s’adore, devant son propre autel… finira sacrifié… dans un bain de fiel ! »
Un tonnerre d’applaudissements et d’exclamations amplifiées retentit au sein du Germe. Alors que nous nous apprêtons à passer à la chanson suivante, je savoure cette victoire, sûrement éphémère.
Je savoure cet acte de rébellion contre un monde qui m’étouffe.
Le lendemain, le contraste est saisissant et douloureux. En opposition totale au Germe et à ses guitares saturées, les bureaux immaculés du siège de Dumont, à Bruxelles, s’étendent en une succession de cloisons vitrées et de murs pastel, où l’on ne peut entendre ni le son d’une mouche qui vole, ni autre chose que des conversations contrôlées, des clics de souris et des musiques d’ascenseur.
Ici, la perfection en trompe-l’œil est la vraie maîtresse. Le fade Philodendron et l’impersonnel Aloe vera me narguent alors que je me faufile dans ce décor aseptisé, vêtue de mon ample chemisier bleu foncé à manches courtes, ma jupe et mes ballerines noires.
Je suis en retard de dix minutes. Et je sais que c’est suffisant pour qu’on me tape sur les doigts.
Négligemment réarrangée par un maquillage bien trop léger pour masquer mes excès nocturnes, j’émets un profond soupir alors que je passe les portes de la direction.
Une vie entre deux mondes. C’est ce à quoi je suis condamnée.
Rapidement, je sens mes nerfs se tendre. Je me glisse dans l’espace soi-disant ouvert où les employés – femmes comme hommes – sont impeccablement coiffés et enchaînent les bavardages formatés. La Tombe, déguisée en Amélie Mosen, passe inaperçue, malgré sa mocheté. Un petit jeune – je crois qu’il s’appelle Guillaume – m’interpelle alors que je suis presque arrivée à mon poste.
– Ah, m… Madame Mosen ! C… Comment allez-vous, aujourd’hui ?
Je le fixe sans afficher la moindre émotion, laissant quatre secondes de silence ponctuer sa question stupide.
– Affreusement bien, dis-je en utilisant le moins de muscles possible. Sur ce…
– M… Madame Brugnon veut vous voir dans son bureau, annonça le garçon sans plus de substance. Elle a une proposition à vous faire, je n’en sais pas plus. V… Voilà, j’ai transmis le message.
J’arrive à la voir d’ici. Elle est droite derrière le cadre transparent de sa cage luxueuse. La salope. Elle veut me faire craquer, elle n’a pas digéré sa punition de la veille… Par ses yeux bleus qui ne laissent – d’ordinaire – ni place ni aux erreurs, ni aux faiblesses, elle m’adresse un appel discret, mais appuyé.
Depuis mon entrée chez Dumont, Carla Brugnon ne m’accorde son regard que pour me rabaisser, me traitant comme une simple exécutante corvéable à souhait, une larbine respirant uniquement pour perpétuer l’illusion du raffinement.
Ce matin, sa face est différente. Son invitation ne semble pas revêtir la tonalité habituelle des toasts cyniques ou des remarques piquantes en réunion. C’est étrange. Elle va forcément vouloir se venger, non ? Je n’ai pas envie de subir les manières de croqueuse de diamant de la veuve d’un responsable commercial. Elle a un passé sacrément chargé, selon Internet.
Certains racontent qu’avant de devenir le visage de Dumont, Carla a orchestré la fin de feu son époux, un homme d’affaires sans scrupules, l’incarnation même du succès dans le monde de la finance. Sa disparition, survenue il y a cinq ans, demeure enveloppée d’un voile de mystère. Certains journalistes estiment que Carla, en héritière bien avisée, aurait pu offrir le sommeil éternel à son compagnon pour s’approprier sa fortune. Pourtant, dans l’entreprise, ce récit est accueilli par des sourires en coin et des haussements d’épaules. Des échos qui trahissent le cynisme ambiant et l’impuissance à défier une icône du luxe, dont le prestige semble intouchable.
Cette femme dégage une aura de parasite. Mais il faut que je conserve cet emploi. Je n’ai pas le choix. Donc, je consens à m’entretenir avec elle. Mais comme le disait ma chère mère, prudence est mère de sûreté.
Je franchis le couloir et entre dans le bureau de Carla, un espace lumineux et ordonné. Tableaux modernes, mobilier en marbre poli, et toujours cette putain d’odeur de poire et de prune qui me pique le nez. Carla, assise derrière son bureau minimaliste, m’adresse son sourire forcé.
– Te voilà, commence-t-elle avec une douceur factice. Amélie… J’ai une proposition un peu… singulière, pour toi.
Elle m’inflige les même quatre secondes infligées au gamin par ma malveillante personne.
– Tu sais, poursuit-elle en me donnant l’impression de choisir soigneusement ses mots, malgré ce que les… apparences suggèrent, tu es quelqu’un qui pense en dehors des clous, Amélie. Et j’estime que notre prochaine campagne pour le sérum Lux Arcana doit marquer une rupture totale avec notre image habituelle. Je ne vais pas tourner autour du pot. J’aimerais que tu prennes les rênes d’un projet secret : une expérimentation marketing audacieuse. En cela, ta contribution pourrait se montrer significative pour l’entreprise.
Je ne peux m’empêcher de lever un sourcil. Elle est belle, la madone, dans sa sournoiserie. Je sens qu’elle veut m’amener vers un piège à ours, mais les mots de Carla sont réellement inattendus. Alors que je tente de démêler le vrai du faux dans ma tête, elle continue :
– Je veux que tu signes un nouveau type de contrat et que tu organises un évènement nocturne dans notre showroom, où l’on mariera le sacré et le profane. Je veux des démonstrations en direct et un théâtre d’ombres révélant… Disons… Les secrets occultes de notre nouvelle ligne de produits, héhéhéhé… Tu œuvreras pour une mise en scène où la beauté ne sera plus qu’un leurre et où nos invités – triés sur le volet, bien entendu – goûteront à ce que j’appelle la Fusion Infernale.
– Et… Qu’est-ce que ce serait, exactement, cette Fusion Infernale ?
Ma voix trahit un doute que je ne pensais pas ressentir aujourd’hui. La pute m’observe un instant. Elle se penche en avant et laisse échapper un rire maléfique qui rendrait jaloux Dracula.
– Hahahaha ! Mais voyons, Amélie, c’est toi, la créative… Non ? Tu pourrais, je ne sais pas, moi… Transformer notre showroom en théâtre de l’inattendu. Il faut bien qu’OleoCell ferme son clapet. Nous sommes en temps de crise, dans une situation financière qui pousse aux paris. Par conséquent, toutes les idées sont bonnes à prendre. Pour lancer notre nouveau joyau, le président a insisté sur une chose : cela ne doit pas être une simple démonstration de produit. En ce qui me concerne, j’imagine ce moment comme une expérience immersive, où l’art, le maquillage et le mysticisme se rencontreront sous un éclairage tamisé, digne d’une crypte. Cela ne te plairait pas ? Voyons… Je te veux à l’espace showroom vendredi, à vingt heures. Je t’enverrai un mail avec tous les détails.
Par Satan… Piégée par la mante qui n’est pas si religieuse. Comment en suis-je arrivée là ?


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