
🍺Limpide🍺
Les murs du local de production suintent l’acide. L’âcre brume dévore tout autour de moi, provoquant des vapeurs qui perlent de ces foutus tuyaux. Cet air vicié aura eu le temps de ronger mes rêves et ma peau. Mais pour ce dernier jour de travail, ma volonté restera de fer.
Je titube entre les cuves d’inox. Celles à fond bombé, celles à fond cylindro-conique. Les ventres métalliques poussent des soupirs brûlants, comme si la brasserie elle-même exhalait son mépris.
Ninkasi, la déesse de la bière, me l’a murmuré. Ici, tout est corrompu. Elle m’est apparue, avec sa couronne dorée, ses tresses et son coeur noir. Sa robe de mousse dégoulinait en cascades amères. Je l’ai vue dans la fumée, l’impératrice d’or et d’ébène. Elle s’est dressée entre deux colonnes d’acier, hier soir, alors que je réparais – encore une fois – la pompe de transfert.
Elle m’a tendu son calice, et j’ai bu avant de comprendre : ce lieu n’est pas une brasserie, mais un ventre qui digère les faibles.
Chaque rire de mes collègues, chaque remarque poisseuse, chaque réprimande aboyée devait m’amener ici, à ce moment.
Le pire d’entre tous. Adrien.
Il m’a reléguée aux sols à récurer, aux drêches à pelleter, aux fermenteurs de test à désinfecter, aux cartons à décharger et aux fûts à conditionner, indifférent à mon expérience de trois ans en tant que brasseuse, dans mon ancienne entreprise. Il faut dire que refuser ses avances ne m’a pas aidé à progresser dans la boîte.
Mais ce matin, on ne me traitera plus comme un déchet. Elle, celle qui remplit la bouche. Elle m’a donné une mission.
– Alors, en retard, la Drêche ? C’est pas dans tes habitudes. Tu peux m’aider avec la cuve-filtre ? J’ai besoin que les râteaux soient propres avant le prochain brassin. T’inquiète, je vais les faire tourner.
La Drêche. Ce surnom humiliant me suit depuis mon premier séminaire. Mais je sais comment répondre à ce coq qui se prend pour un paon. Je me tiens droite, malgré la brûlure dans mes reins.
– Pas aujourd’hui. J’ai un lumbago, tu sais bien. Tom n’est pas prêt de revenir et on tourne déjà en sous-effectif. Impossible d’entrer là-dedans, pour ma vieille carcasse… Mais toi, avec tes grands bras musclés, tu feras ça mieux que moi.
Il hésite, surpris par mon apparente docilité. Puis, flatté de montrer qu’il est « l’homme de la situation » en toutes circonstances, il grimpe dans la cuve.
– Ok, on échange les postes. Tu peux monter à la console, mon petit, je te donnerai le signal. Regarde et apprends, la Drêche. C’est comme ça qu’on fait le boulot.
Je m’approche du panneau de commandes. Les voyants clignotent, verts, rouges, comme des yeux qui m’attendaient.
Ninkasi est derrière moi. Sa main est posée sur mon épaule. J’entends ses atours mousseux dégouliner. Elle me souffle que le moment est venu.
– Adrien, tu peux aller un peu plus au fond, s’il te plaît ? Je crois qu’il en reste un peu…
Alors qu’il s’exécute, d’un simple geste, le levier bascule. Le défaut de sécurité, je le connais. Les bras racleurs s’animent et descendent lentement, méthodiques. Adrien lève la tête, d’abord amusé.
– Hé, fais pas la maligne, coupe-moi ça !
Mais la machine et moi avons un point commun : nous ne plaisantons pas. Le vacarme industriel couvre ses protestations, puis ses cris. Dans une danse impitoyable, les râteaux tournent et labourent son corps, l’aspirant entièrement dans la cuve. De l’ouverture, je vois ses vertèbres émerger, puis se disloquer. La vapeur s’épaissit, prête à digérer mon offrande.
Je reste figée, hypnotisée par cette solution inédite. Je respire enfin normalement, accompagnée du ronronnement régulier de l’acier. Le visage de Ninkasi m’apparaît de nouveau. Elle m’enlace, et son souffle sent la levure et la cendre.
– Tout est limpide, murmure-t-elle.



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