(IL FAUT TOUT LIRE, DE PRÉFÉRENCE.)

Mesdames, messieurs, et tous.tes les gens entre et en-dehors des deux… coucou. Bienvenue à bord du Clodo Express. Je suis un conteur de terreur, ancien humain, aujourd’hui promu goule psychopompe et chef de train vers l’inévitable. Oui, j’ai une sale gueule, mais au moins je souris toujours. Le Clodo Express, c’est une expérience de lecture pour les gens qui souhaitent découvrir des fictions dérangeantes de 3000 caractères ou moins. Car voilà le principe : je transporte sept histoires (pour l’instant). Chacune aura son illustration et je ne garantis RIEN sur les dates de publication. Au moins, vous êtes prévenus.

En réalité, j’ai réalisé que je perdais beaucoup trop de temps dans les transports en commun. Je me suis donc imposé ce petit défi de créer des récits courts, et de vous les partager sans autre objectif que celui de vous divertir.

Mais voici déjà le premier texte, éponyme. Et moi, Curtis Clodo, je serai là. Poinçon en main, prêt à vous composter. Bisous et je vous nique.

🚆Clodo Express🚆

La vitre du tram ne semblait pas rendre son reflet à Anthony. Son visage banal se dissolvait dans la lueur des enseignes. Il tapotait sur son smartphone, réactualisant compulsivement ses mails. Rien. Pas même un spam.

Il devait descendre à Triez pour rejoindre l’open space où il officiait en tant que chef de projet informatique. Un titre ronflant, mais qui, dans les faits, se résumait à partager son temps entre l’écriture de code et la répétition de phrases creuses en réunion. Il était question d’aligner les synergies, de rester agile, de prioriser le quick win. Des mots qui ne voulaient rien dire, mais qui lui donnaient l’impression d’exister.

Kimberley, sa vingt-troisième petite amie – il tenait le compte, comme on coche des cases dans un tableur – l’avait quitté la veille. Elle avait claqué la porte en disant qu’il était « vide ». Vide ? Il n’avait pas compris. Il avait un bon poste, une voiture de fonction, et en plus, il était fan de K-pop. Que voulait-elle de mieux ?

Il attendait l’annonce familière. Mais la voix synthétique déclara soudain :

« Prochaine station : Criez. »

Anthony fronça les sourcils. Criez ? Jamais entendu. Tout bascula. Des flashes rouges éclatèrent le wagon, comme des coups de projecteurs sanglants. Les visages des passagers se tordirent en masques grotesques. Les bouches s’ouvrirent en hurlements déchirants. Les corps se convulsaient, se pliaient comme des pantins brisés. Anthony demeura muet malgré lui.

Puis, silence.

Quand il rouvrit les yeux, il était seul. Le tram roulait toujours, mais avec un froid glacial. Une voix féminine suave, presque caressante, résonna dans les haut-parleurs :

« Terminus… Gare Pandémonium. »

Le tram s’engouffra dans un tunnel semblant interminable. Puis, le convoi s’arrêta avec un crissement sinistre.

En sortant de sa cage, Anthony aperçut un homme. Non, pas un homme.

Chaussures convenablement cirées, costume noir impeccable, cravate droite. Mais sa tête… Ovale, ridée, presque simiesque, avec un rictus figé, deux yeux blancs et des… cheveux, faute d’un meilleur terme, épais et plus sombres que tout ce qu’il avait jamais vu.

La créature inclina légèrement la tronche. Puis, elle fit résonner sa voix traînante dans le quai enfumé.

– Anthony… Toujours pas remarqué, hein ? Ça fait des mois – en unités terriennes, bien sûr – que tu rejoues la même matinée comme un hamster sous Lexomil. Et toi, tu continues à croire que Kim t’a quitté hier. Si j’avais encore de l’empathie, j’aurais presque de la peine pour toi, hahaha ! Oh, pardon, je ne me suis pas présenté. Quel impoli je fais ! Je suis Curtis Clodo. Goule à la sale gueule et conducteur du Clodo Express.

Anthony ouvrit la bouche, mais le ricanement du monstre ôta toute possibilité de répliquer, pour le chef de projet.

– Mort, lâcha Clodo. Tu ne te souviens vraiment de rien ? Ma parole, tu es une vraie rareté… Kimberley… ta vingt-troisième conquête. Elle t’a planté. Littéralement. Avec un couteau à pain.

Anthony blêmit.

– Mais… mais pourquoi ?

– Pourquoi ? Parce que tu n’as jamais pensé qu’à toi, Anthony. Quand tu partageais tes photos de vacances, quand tu racontais aider des gens à la rue. Kimberley n’était pour toi qu’un décor de plus. Comme toutes les autres.

– C’est faux ! Je ne suis pas vide et j’ai aimé !

– Aimé ? répéta Curtis Clodo, intéressé. Je n’ai pas entendu ce mot depuis longtemps. Tu as aimé ton image dans leurs yeux, oui. Et pour ça, cher ami, tu as droit à un billet premium vers… le Pandémonium ! Oh, je te rassure, pas de seconde classe pour toi. Tapis rouge et wagon capitonné. T’es pas comme moi. Pas un Clodo.

– Non ! Je refuse ! Je veux rentrer…

Clodo claqua des doigts : des agents squelettiques surgirent de la fumée et attrapèrent Anthony. Le pauvre chef de projet brailla.

– Silence, Anthony. Ici, le train part toujours à l’heure.

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